mardi 5 août 2008

Les crises d’identité de l’humanité

(Kevin Kelly)

vo: Humanity's Identity Crises

Mars 2008

Ce siècle verra un thème majeur: la recherche de notre identité collective. Nous sommes à la recherche de qui nous sommes. Qu’est-ce que cela signifie, être humain? Peut-il y avoir plus d’une sorte d’être humain? D’ailleurs, qu’est-ce exactement qu’un humain?

En moyenne, la science révèle une nouvelle invention chaque jour, et, ça ne rate presque jamais ces jours-ci, cette invention quotidienne bouleverse la notion que nous avons de nous-mêmes. Tous les jours, l’actualité remet en cause notre identité. La thérapie à base de cellules souches, le séquençage génétique, l’intelligence artificielle, les robots opérationnels, de nouveaux clones d’animaux, des hybrides interspécifiques, des implants cérébraux, des médicaments qui améliorent la mémoire, des prothèses de membres, des réseaux sociaux – chacun de ces outils brouille les frontières entre nous en tant qu’individus et parmi nous en tant qu’espèce. Qui sommes-nous et qui voulons-nous être?

On peut jouer en ligne avec des réponses à ces questions. Sur Second Life, ou dans les espaces de tchat, on peut choisir qui nous voulons être, notre sexe, notre génétique, même notre espèce. La technologie nous donne les moyens de changer de sexe, vivre dans de nouvelles formes, modifier notre propre corps.

En même temps, nous avons l’essor d’hyper-réalités. Celles-ci sont des simulations si complexes, si convaincantes et cohérentes, qu’elles ont leur propre force de réalité. Une contrefaçon si bonne, qu’elle est vendue et achetée comme une contrefaçon fabuleuse. Un Disneyland si attrayant, qu’il engendre ses propres “contrefaçons”. Il y a forcément quelque chose à contrefaire. Ou des images retouchées à un degré si ostensiblement irréel, qu’elles ont leur propre réalité. Des matériaux synthétiques plus désirables que les matériaux naturels. Des originaux inférieurs à leur reproduction. Peu importe ce qui est vrai et ce qui est Memorex.

Ces hyper-réalités lancent des questions, comme: une agression dans un espace virtuel compte-t-elle comme une véritable agression violente, ou une simple agression virtuelle? Quelle est la part de mental dans nos vies réelles? Dans quelle mesure la réalité est-elle une hallucination consensuelle? Quel est le point où notre esprit finit, et où commence l’extérieur? Et si tout – tout ce qui est en dehors de nous – n’était qu’esprit?

Plus nos vies sont rapidement et abondamment médiatisées – plus nous passons de temps à communiquer par la technologie – plus cette question, “Qu’est-ce qui est réel”, devient urgente. Comment faisons-nous la différence, si tant est que celle-ci existe, entre les réalités et les simulations? Comment ces dernières redéfinissent-elles les humains?

Les investigations libre-pensantes, quasi démentes de Philippe K. Dick, le légendaire auteur de science-fiction, me procurent une grande satisfaction. Je suis un grand fan de Dick. Le vaste corpus de ses œuvres est aujourd’hui incontournable, parce que les deux thèmes qu’il cultivait avec prédilection sont deux thèmes que nous cultiverons dans les 100 prochaines années: Qu’est-ce qu’un humain et quelle est la nature du non-humain, ou réalité.

Deux images de A Scanner Darkly, adaptation de Substance Mort de Philip K. Dick.

Dans un discours étonnant (et étonnamment bizarre) que Dick donna en 1978, il dessine ses thèmes:

Les deux sujets fondamentaux qui me fascinent sont: “Qu’est-ce que la réalité?” et “Qu’est-ce qui constitue l’être humain authentique?” Pendant les vingt-sept années où j’ai publié des romans et des nouvelles, je me suis plongé dans ces sujets encore et encore. Je considère que ce sont des sujets importants. Que sommes-nous? Qu’est-ce que c’est qui nous entoure, que nous appelons le non-moi, ou le monde empirique ou phénoménologique?

Les thèmes de Dick deviennent nos thèmes. La question de “Qui sommes-nous?”, “Qu’est-ce que la réalité?” se déplacera depuis les confins de la science-fiction vers le centre de notre culture. J’imagine assez bien ces questions aux commandes de notre conscience sociétale. La question de l’identité humaine fera la une de USA Today et CNN. La Cour Suprême s’y intéressera. Ce seront des sujets de conversation dans les dîners.

Dans quelques décennies, quand deviendront concrètes, les réalités dont Philip K. Dick ne faisait que rêver; quand nous expérimenterons quotidiennement une meilleure intelligence artificielle; quand les bébés OGM auront grandi; quand les dopants intellectuels marcheront; quand la réalité virtuelle sera routinière; avec des esprits sociaux de ruche en activité constante; alors, les casse-têtes avec lesquels luttait Dick, seront nos casse-têtes. Du genre: Matrix, mais au journal de fin de soirée. Il y aura des sénateurs et des hommes d’affaires et de solides Républicains qui diront: “Eh mec, qu’est-ce qui ça ferait, si la réalité était vraiment un autre niveau? Et si être un humain était un choix?”

On peut s’attendre à une grande incertitude sur notre identité d’espèce et sur la nature de ce que nous devons considérer comme réel. Ce sera une époque anxieuse. Cette anxiété profonde et cette incertitude seront le terreau de nombreuses sectes bizarres et d’étranges croyances – comme elles le furent pour Philip K. Dick (il suffit de lire ce discours!). Des psychoses et des guerres seront fondées sur l’incertitude de ce qu’est un être humain. La guerre de l’avortement et la guerre contre l’esclavage ne sont que deux indices du point auquel cette question peut provoquer un conflit mortel.

Même ceux qui échappent à la violence – le gros des citoyens ordinaires et des internautes – seront pressés par une nappe de doutes insolubles. Qui suis-je? Peut-il y avoir plus d’une espèce d’humains? Un robot peut-il être enfant de Dieu? L’esclavage est-il acceptable entre machines intelligentes? Faut-il étendre le cercle de l’empathie au-delà des animaux et des choses vivantes, pour que celui-ci comprenne les choses fabriquées? Si ça fait mal, est-ce que c’est vrai?

Quand un ami est rongé par ces questions sans réponse, vous voyez à quoi ça ressemble? Il se peut qu’il flippe, ou qu’il deviennent paralysé par ce poids implacable. Maintenant, figurez-vous un monde entier agité par ces obsessions dickiennes. Une espèce entière affectée par une crise d’identité. C’est pour bientôt.

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