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mardi 5 août 2008

Les crises d’identité de l’humanité

(Kevin Kelly)

vo: Humanity's Identity Crises

Mars 2008

Ce siècle verra un thème majeur: la recherche de notre identité collective. Nous sommes à la recherche de qui nous sommes. Qu’est-ce que cela signifie, être humain? Peut-il y avoir plus d’une sorte d’être humain? D’ailleurs, qu’est-ce exactement qu’un humain?

En moyenne, la science révèle une nouvelle invention chaque jour, et, ça ne rate presque jamais ces jours-ci, cette invention quotidienne bouleverse la notion que nous avons de nous-mêmes. Tous les jours, l’actualité remet en cause notre identité. La thérapie à base de cellules souches, le séquençage génétique, l’intelligence artificielle, les robots opérationnels, de nouveaux clones d’animaux, des hybrides interspécifiques, des implants cérébraux, des médicaments qui améliorent la mémoire, des prothèses de membres, des réseaux sociaux – chacun de ces outils brouille les frontières entre nous en tant qu’individus et parmi nous en tant qu’espèce. Qui sommes-nous et qui voulons-nous être?

On peut jouer en ligne avec des réponses à ces questions. Sur Second Life, ou dans les espaces de tchat, on peut choisir qui nous voulons être, notre sexe, notre génétique, même notre espèce. La technologie nous donne les moyens de changer de sexe, vivre dans de nouvelles formes, modifier notre propre corps.

En même temps, nous avons l’essor d’hyper-réalités. Celles-ci sont des simulations si complexes, si convaincantes et cohérentes, qu’elles ont leur propre force de réalité. Une contrefaçon si bonne, qu’elle est vendue et achetée comme une contrefaçon fabuleuse. Un Disneyland si attrayant, qu’il engendre ses propres “contrefaçons”. Il y a forcément quelque chose à contrefaire. Ou des images retouchées à un degré si ostensiblement irréel, qu’elles ont leur propre réalité. Des matériaux synthétiques plus désirables que les matériaux naturels. Des originaux inférieurs à leur reproduction. Peu importe ce qui est vrai et ce qui est Memorex.

Ces hyper-réalités lancent des questions, comme: une agression dans un espace virtuel compte-t-elle comme une véritable agression violente, ou une simple agression virtuelle? Quelle est la part de mental dans nos vies réelles? Dans quelle mesure la réalité est-elle une hallucination consensuelle? Quel est le point où notre esprit finit, et où commence l’extérieur? Et si tout – tout ce qui est en dehors de nous – n’était qu’esprit?

Plus nos vies sont rapidement et abondamment médiatisées – plus nous passons de temps à communiquer par la technologie – plus cette question, “Qu’est-ce qui est réel”, devient urgente. Comment faisons-nous la différence, si tant est que celle-ci existe, entre les réalités et les simulations? Comment ces dernières redéfinissent-elles les humains?

Les investigations libre-pensantes, quasi démentes de Philippe K. Dick, le légendaire auteur de science-fiction, me procurent une grande satisfaction. Je suis un grand fan de Dick. Le vaste corpus de ses œuvres est aujourd’hui incontournable, parce que les deux thèmes qu’il cultivait avec prédilection sont deux thèmes que nous cultiverons dans les 100 prochaines années: Qu’est-ce qu’un humain et quelle est la nature du non-humain, ou réalité.

Deux images de A Scanner Darkly, adaptation de Substance Mort de Philip K. Dick.

Dans un discours étonnant (et étonnamment bizarre) que Dick donna en 1978, il dessine ses thèmes:

Les deux sujets fondamentaux qui me fascinent sont: “Qu’est-ce que la réalité?” et “Qu’est-ce qui constitue l’être humain authentique?” Pendant les vingt-sept années où j’ai publié des romans et des nouvelles, je me suis plongé dans ces sujets encore et encore. Je considère que ce sont des sujets importants. Que sommes-nous? Qu’est-ce que c’est qui nous entoure, que nous appelons le non-moi, ou le monde empirique ou phénoménologique?

Les thèmes de Dick deviennent nos thèmes. La question de “Qui sommes-nous?”, “Qu’est-ce que la réalité?” se déplacera depuis les confins de la science-fiction vers le centre de notre culture. J’imagine assez bien ces questions aux commandes de notre conscience sociétale. La question de l’identité humaine fera la une de USA Today et CNN. La Cour Suprême s’y intéressera. Ce seront des sujets de conversation dans les dîners.

Dans quelques décennies, quand deviendront concrètes, les réalités dont Philip K. Dick ne faisait que rêver; quand nous expérimenterons quotidiennement une meilleure intelligence artificielle; quand les bébés OGM auront grandi; quand les dopants intellectuels marcheront; quand la réalité virtuelle sera routinière; avec des esprits sociaux de ruche en activité constante; alors, les casse-têtes avec lesquels luttait Dick, seront nos casse-têtes. Du genre: Matrix, mais au journal de fin de soirée. Il y aura des sénateurs et des hommes d’affaires et de solides Républicains qui diront: “Eh mec, qu’est-ce qui ça ferait, si la réalité était vraiment un autre niveau? Et si être un humain était un choix?”

On peut s’attendre à une grande incertitude sur notre identité d’espèce et sur la nature de ce que nous devons considérer comme réel. Ce sera une époque anxieuse. Cette anxiété profonde et cette incertitude seront le terreau de nombreuses sectes bizarres et d’étranges croyances – comme elles le furent pour Philip K. Dick (il suffit de lire ce discours!). Des psychoses et des guerres seront fondées sur l’incertitude de ce qu’est un être humain. La guerre de l’avortement et la guerre contre l’esclavage ne sont que deux indices du point auquel cette question peut provoquer un conflit mortel.

Même ceux qui échappent à la violence – le gros des citoyens ordinaires et des internautes – seront pressés par une nappe de doutes insolubles. Qui suis-je? Peut-il y avoir plus d’une espèce d’humains? Un robot peut-il être enfant de Dieu? L’esclavage est-il acceptable entre machines intelligentes? Faut-il étendre le cercle de l’empathie au-delà des animaux et des choses vivantes, pour que celui-ci comprenne les choses fabriquées? Si ça fait mal, est-ce que c’est vrai?

Quand un ami est rongé par ces questions sans réponse, vous voyez à quoi ça ressemble? Il se peut qu’il flippe, ou qu’il deviennent paralysé par ce poids implacable. Maintenant, figurez-vous un monde entier agité par ces obsessions dickiennes. Une espèce entière affectée par une crise d’identité. C’est pour bientôt.

Bricoler l’ère industrielle

(Kevin Kelly)

vo: Bootstrapping the Industrial Age

Mars 2007

L’un des jeux favoris des ingénieurs est d’imaginer comment ils pourraient réinventer une technique essentielle en partant de zéro. Si l’on était bloqué sur une île, ou survivant après l’apocalypse, et qu’on avait besoin de se fabriquer, disons, une lame, ou un livre, peut-être une paire de radios opérationnelles, de quoi aurait-on besoin pour forger du fer, fabriquer du papier, ou créer de l’électricité?

À l’occasion, les bricoleurs se retrouvent en situation de mettre leur jeu en pratique. En février 1942, R. Bradley, officier britannique de l’artillerie royale, fut capturé puis retenu prisonnier par les Japonais à Singapour. Leur camp était isolé, le ravitaillement quasi-inexistant, et ils étaient traités durement comme prisonniers de guerre; quand ils se rebellèrent, ils étaient enfermés dans un hangar d’isolement sans nourriture. Seulement voilà, ils étaient bricoleurs. Avec d’autres prisonniers du camp, Bradley subtilisa des outils manuels aux soldats japonais, et, avec ces éléments épars, il transforma de la ferraille en un tour miniature. Le petit tour était ingénieux. Il était assez petit pour être gardé secret, et assez gros pour être utile. Il pouvait être démonté en pièces qui pouvaient être rangées dans un sac à dos, et transporté au gré des délocalisations fréquentes du camp. Comme de grosses pièces de métal étaient difficiles à se procurer sans attirer l’attention, la poupée mobile du tour était formée de deux pièces d’acier assemblées en queue-d’aronde. La plate-forme originelle fut découpée avec un ciseau à froid.

Le tour était un œuf d’où purent éclore des outils; il fut utilisé pour fabriquer des objets plus sophistiqués. Avec lui, les prisonniers usinèrent un double de la clé du hangar d’isolement (!), et fabriquèrent une batterie camouflée qui alimentait une radio secrète. Pendant les deux années de leur captivité, le tour fabriqua à son tour les outils – comme des tarauds ou des emporte-pièces – qui avaient été utilisés pour le créer. Un tour a ces qualités auto-reproductrices.

Récemment, un type a réinventé le tissu de la société industrielle dans son garage. Feu Dave Gingery était un machiniste de nuit à Springfield, dans le Missouri, qui goûtait le défi de faire quelque chose à partir de rien, ou peut-être est-il plus juste de dire: faire beaucoup en tirant profit du pouvoir de très peu. Après des années de bricolage, Gingery parvint à assembler de zéro un atelier complet à partir de ferrailles abandonnées. Il faisait des outils sommaires qui faisaient de meilleurs outils, qui ensuite faisaient des outils suffisants pour faire de vrais trucs.

Gingery commença avec une simple fonderie d’arrière-cour. C’était un seau de 20 litres rempli de sable. En son centre, du charbon de barbecue se consumait dans une boite à café. À l’intérieur de la boîte de charbon, il y avait un petit creuset en céramique dans lequel il jetait des morceaux d’aluminium – boîtes, etc. Avec un ventilateur, Gingery souffla de l’air dans cette fournaise rudimentaire, ce qui brûla le charbon assez chaud pour faire fondre l’aluminium. Il versa le métal fondu dans un moule de sable humide taillé à la forme qu’il voulait. Quand la fonte fut refroidie, il avait une plate-forme de métal utilisable, qui devint le cœur d’un tour fait main. D’autres éléments du tour furent fondus. Il finit ces éléments grossiers avec des outils manuels. Sa seule “tricherie” fut d’ajouter un moteur électrique usagé – même s’il n’est pas impossible d’imaginer une version mue par énergie éolienne ou hydraulique.

Quand le tour rudimentaire fut en état de marche, il l’utilisa pour tourner les pièces d’une perceuse à colonne. Avec la perceuse et le tour fonctionnant, il retravaillait constamment les pièces du tour lui-même, remplaçant des éléments par des versions améliorées. Ainsi, son minuscule atelier était un dispositif incrémental, capable d’engendrer une machine de plus haute précision que lui-même. Il utilisa cet outil de création incrémentale pour manufacturer les pièces d’une fraiseuse pleinement opérationnelle. Quand la fraiseuse fut finie, il pouvait faire à peu près n’importe quoi.

Gingery récréa l’évolution de la technologie, le formidable schéma par lequel des outils simples créent des outils plus complexes et ainsi de suite à l’infini. Cette expansion du pouvoir de création incrémentale est le moyen par lequel une culture dans son ensemble se tire du ruisseau par la débrouille. Cependant, il est évident que cette petite démonstration n’est pas absolue. Comme processus pour fabriquer ses propres machines-outils, le plan de Gingery convient parfaitement. Il utilise de la fonte à partir de moteurs de machines à laver et autres ferrailles de décharge, pour monter un atelier plutôt robuste. Mais si l’on veut un exemple de relance de société technologique à la manière de Robinson Crusoé – atterrir quelque part et démarrer une civilisation – c’est de la triche, parce que, dans ce dernier jeu, on n’obtient pas de commencer avec des boîtes d’aluminium abandonnées, des écrous et boulons de récupération, de vieux moteurs électriques et des déchets de tôle. Pour vraiment faire le parcours du bricolage minimum à travers le réseau industriel, il faudrait commencer par trouver son propre minerai, le miner et le raffiner avec des outils primitifs, cuire des briques, laminer de la tôle, fabriquer des vis et des boulons à la main – tout ça pour arriver au point où on aurait assez d’outils et de matériaux pour fabriquer la simple fonderie à seau de 20 litres, avec laquelle Gingery commença.

Tous les week-ends, une vingtaine d’écoles de survie américaines dispensent un cours sur comment faire ses propres habits à partir de peaux, tailler un couteau dans une pierre ou un os, couper et assembler un abri à partir d’arbres, et, plus généralement, vivre de la terre avec des outils fabriqués soi-même. Elles commencent plus tôt que Gingery – avec les éléments tels que nous les trouvons dans la nature. Cela représente beaucoup de travail. Il est possible d’allumer un feu sans allumettes, mais seulement après un long entraînement, presque autant que pour devenir un pro d’un jeu vidéo. Même avec tous les outils que le meilleur expert au monde puisse faire ainsi en partant de zéro (une centaine), c’est une vie difficile qui attire peu de gens.

Au-delà de ces outils primitifs, l’interdépendance des objets fabriqués est incroyable. Choisissez au hasard un objet parmi les plusieurs milliers à portée de l’endroit où vous êtes assis. Aucun ne pourrait exister sans nombre d’autres qui l’entourent. Aucune technologie n’est une île.

Prenons un objet très sophistiqué: une page web. Une page web dépend peut-être d’une centaine de milliers d’autres inventions, toutes requises pour sa naissance et prolonger son existence. Il n’y a de page web nulle part sans l’invention du code HTML, sans programmation informatique, sans LED ou tube à rayonnement cathodique, sans puces informatiques à semi-conducteurs, sans ligne de téléphone, sans répéteur de signaux sur longue distance, sans générateur électrique, sans turbine à haute vitesse, sans acier inoxydable, sans fonderie, et sans maîtrise du feu. Aucune de ces inventions concrètes n’existerait sans les inventions élémentaires que sont l’écriture, un alphabet,  les liens hypertexte, les index, les catalogues, les archives, les bibliothèques et la méthode scientifique elle-même. Pour recréer une page web, on doit recréer toutes ces autres fonctions. On pourrait aussi bien recréer la société moderne.

Plus nous essayons de débrouiller ce réseau d’interdépendances, pour arracher une seule découverte de l’écheveau des inventions qui lui sont liées ou nécessaires, plus tout cela devient futile. On obtient le même réseau de soutien pour toute substance ou appareil moderne. Les antibiotiques? Un champ d’inventions qui commence avec les techniques de stérilisation, en passant par les chemins de la chimie, à la technique du pompage, les innovations d’emballage, l’étude des animaux, les procédures de test, l’analyse statistique, et bien d’autres sont requis.

C’est pourquoi recommencer une société sophistiquée après un contretemps dévastateur est si difficile. Sans tous les objets adjacents dans un écosystème donné, une technologie seule ne peut pas avoir d’effet; donc on a besoin qu’elles fonctionnent toutes pour en faire fonctionner une; donc on doit les réparer toutes en même temps. Quand une guerre, un tremblement de terre, un tsunami, une inondation ou le feu détruisent l’infrastructure d’une société sans faire de détail, la tâche de les redécouvrir toutes en même temps est impossible. Une preuve de cette interdépendance profonde est le casse-tête de l’aide aux sinistrés: on a besoin de routes pour apporter de l’essence, mais d’essence pour remettre les routes en état; de médicaments pour soigner les gens, mais de gens en bonne santé pour dispenser les médicaments; de communications pour mettre en route l’organisation, mais d’organisation pour restaurer les communications. C’est avant tout quand elle s’effondre qu’on voit la plate-forme interdépendante de la technologie.

Cela explique aussi pourquoi il vaut mieux ne pas confondre une vue dégagée de l’avenir et le court terme. On peut voir les contours précis vers lesquels se dirige la technologie, mais nous avons tendance à surestimer la proximité de son avènement. Habituellement, le délai (dans nos yeux avides) est dû à l’écologie invisible d’autres technologies qui ne sont pas encore prêtes. L’invention restera suspendue dans l’avenir pour de nombreuses années, sans se rapprocher du présent. Puis, quand les co-technologies ignorées seront en place, elle apparaîtra soudainement dans nos vies, accompagnée de surprise et d’applaudissements pour son apparition inattendue.

dimanche 3 août 2008

1000 Vrais Fans

(Kevin Kelly)

vo: 1,000 True Fans

Mars 2008

On sait bien que la longue traîne est une bonne nouvelle pour deux catégories de personnes: quelques aggrégateurs, comme Amazon et Netflix, et 6 milliards de consommateurs. De ces deux dernières, je pense que les consommateurs gagnent le plus de la richesse cachée dans les niches infinies.

Mais la longue traîne est décidément à double tranchant pour les créateurs. Les artistes individuels, les producteurs, les inventeurs et les fabricants sont négligés dans l’équation. La longue traîne n’augmente pas beaucoup les ventes des créateurs, mais elle ajoute en fait une concurrence massive et une pression infinie à la baisse sur les prix. À moins que les artistes ne deviennent de vastes aggrégateurs des œuvres d’autres artistes, la longue traîne n’offre aucune échappatoire au marasme tranquille des ventes minuscules.

À moins de viser un succès de blockbuster, que peut faire un artiste pour échapper à la longue traîne?

Une solution est de trouver 1000 Vrais Fans. Alors que certains artistes ont découvert cette voie sans l’appeler ainsi, je pense qu’elle vaut qu’on essaye de la formaliser. L’essentiel des 1000 Vrais Fans peut être énoncé simplement:

Un créateur, tel qu’un artiste, un musicien, un photographe, un artisan, un instrumentiste, un animateur, un designer, un vidéaste ou un écrivain – en d’autres termes, quiconque produit des œuvres d’art – n’a besoin d’acquérir que 1000 Vrais Fans pour vivre de son art.

Un Vrai Fan est défini comme quelqu’un qui achètera tout et n’importe quoi qu’on produise. Ils conduiront plus de 300 kilomètres pour vous voir chanter. Ils achèteront la série de coffrets de luxe réédités haute résolution de vos trucs même s’ils ont la version basse résolution. Ils ont une alerte Google pour votre nom. Ils marquent la page eBay où vos éditions épuisées apparaissent. Ils viennent à vos premières. Ils vous font dédicacer leurs exemplaires. Ils achètent le T-shirt, le mug et la casquette. Ils sont impatients que vous publiiez votre prochaine œuvre. Ils sont de vrais fans.

Pour augmenter ses ventes au-delà de la ligne horizontale de la longue traîne, on doit avoir un contact direct avec ses Vrais Fans. Une autre manière d’énoncer cela est qu’on a besoin de convertir mille Moindres Fans en mille Vrais Fans.

Supposons prudemment que les Vrais Fans dépenseront, chaque année, chacun leur salaire journalier pour soutenir ce que vous faites. Ce “salaire journalier” est une moyenne, parce que bien sûr les fans les plus fidèles dépenseront bien plus que cela. Fixons ce per diem que chaque Vrai Fan dépense, à 100 $ par an. Si on a 1000 vrais fans, on arrive à 100 000 $ par an, ce qui, moins quelques dépenses modestes, est un revenu suffisant pour la plupart des gens.

Mille est un nombre accessible. On peut compter jusqu’à 1000. Si on ajoutait un fan chaque jour, cela prendrait trois ans. La Vraie Fanitude est faisable. Plaire à un Vrai Fan est plaisant, et revigorant. Rester sincère récompense l’artiste, tout comme la focalisation sur les aspects uniques de son travail, autant de qualités qui sont appréciées des Vrais Fans.

Le défi-clé est qu’on doit maintenir un contact direct avec ses 1000 Vrais Fans. Ils vous donnent leur soutien directement. Peut-être viennent-ils à vos concerts privés, ou achètent-ils vos DVD sur votre site internet, ou commandent-ils vos impressions sur Pictopia. Autant que possible, on récupère le montant complet de leur soutien. On bénéficie aussi de la réaction directe et de l’amour.

Les technologies de connexion et de fabrication en temps réduit rendent ce cycle possible. Les blogs et les flux RSS distillent des nouvelles et des apparitions à venir, ou de nouvelles œuvres. Les sites web hébergent des galeries de vos travaux passés, des archives d’information bibliographique, et des catalogues de vos biens personnels. Diskmakers, Blurb, les boutiques de prototypage rapide, Myspace, Facebook, et l’intégralité du domaine numérique, tous conspirent à rendre la duplication et la dissémination en petites quantités, rapide, pas chère et facile. On n’a pas besoin d’un million de fans pour justifier la production d’une chose nouvelle. Un maigre millier suffit.

Ce petit cercle d’irréductibles amis, qui peuvent vous fournir une subsistance, est entouré de cercles concentriques de Moindres Fans. Ces gens-là n’achèteront pas tout ce qu’on fait, et il est possible qu’ils ne cherchent pas le contact direct, mais il achèteront une bonne partie de ce qu’on produit. Les processus qu’on développe pour alimenter ses Vrais Fans fertilisent aussi les Moindres Fans. Comme on acquiert de nouveaux Vrais Fans, on peut aussi ajouter beaucoup plus de Moindres Fans. Si on continue, il est possible qu’on finisse avec des millions de fans et atteindre le succès. Je ne connais pas de créateur qui ne soit pas intéressé par avoir un million de fans.

Mais le point essentiel de cette stratégie est de dire qu’on n’a pas besoin d’un succès phénoménal pour survivre. On n’a pas besoin de viser la crème du royaume des meilleures ventes pour échapper à la longue traîne. Il y a un moyen terme, qui n’est pas très loin de la traîne, où l’on peut au moins gagner sa vie. Cette oasis à mi-chemin s’appelle 1000 Vrais Fans. C’est une autre destination qu’un artiste puisse viser.

Les jeunes artistes qui débutent dans ce monde numériquement médiatisé ont une autre voie que la starification, une voie rendue possible par la technologie même qui crée la longue traîne. Au lieu d’essayer d’atteindre les sommets étroits et improbables des disques de platine, des blockbusters les plus vendeurs et le statut de célébrité, il peuvent viser une connexion directe avec 1000 Vrais Fans. C’est une destination bien plus saine à espérer. On gagne sa vie au lieu de fortunes. On est entouré, non d’engouement et de dernière mode, mais de Vrais Fans. Et on est bien plus susceptible d’y arriver.

Quelques mises en garde. Cette formule – mille Vrais Fans directs – est forgée pour une personne, l’artiste solo. Qu’arrive-t-il dans un duo, un quatuor ou une équipe de tournage? Évidemment, on aura besoin de plus de fans. Mais les fans supplémentaires dont on aura besoin sont en proportion géométrique directe de l’augmentation du groupe créatif. En d’autres termes, si on augmente la taille du groupe de 33%, on ne doit ajouter que 33% de fans en plus. Cette croissance linéaire est en contraste avec la croissance exponentielle selon laquelle beaucoup de choses augmentent dans le monde numérique. Je ne serais pas surpris d’observer que la valeur des Vrais Fans suit la loi classique des effets de réseau, et augmente selon le carré du nombre de Fans. Comme les Vrais Fans se connectent les uns aux autres, ils augmenteront plus volontiers leur dépense moyenne dans vos œuvres. Ainsi, alors qu’augmenter le nombre d’artistes engagés dans la création augmente le nombre de Vrais Fans requis, l’augmentation n’explose pas, mais augmentent doucement et proportionnellement.

Un avertissement plus important: Tout artiste n’est pas taillé pour entretenir des fans, ou ne le veut pas forcément. Beaucoup de musiciens veulent juste jouer de la musique, ou des photographes veulent juste photographier, des peintres, peindre, et, par tempérament, ils ne veulent pas s’occuper de fans, en particulier des Vrais Fans. Pour ces créatifs, il y a besoin d’un médiateur, un manager, un entraîneur, un agent, un galleriste – quelqu’un pour gérer leurs fans. Cela dit, ils peuvent quand même viser la destination moyenne des 1000 Vrais Fans. Ils travaillent juste en duo.

Troisième distinction. Les fans directs sont les meilleurs. Le nombre de Vrais Fans requis pour gagner sa vie indirectement augmente vite, mais pas infiniment. Prenons les blogs comme exemple. Parce que le soutien des fans pour un blogueur passe par des clics publicitaires (sauf occasionnellement dans le cas d’une boîte à pourboire), plus de fans sont requis pour qu’un blogueur vive de sa plume. Mais alors que cela déplace la destination vers la gauche de la courbe de la longue traîne, on est encore loin des terres des blockbusters. Il en va de même pour la publication de livres. Quand il y a des entreprises vouées à prendre la majorité du revenu de vos œuvres, alors il y a besoin de beaucoup plus de Vrais Fans pour vous soutenir. Plus un auteur cultive le contact direct avec ses fans, plus le nombre requis est petit.

Enfin, le nombre réel peut varier selon le média. Peut-être est-ce 500 Vrais Fans pour un peintre et 5000 Vrais Fans pour un vidéaste. Les nombres varient à coup sûr autour du monde. Mais en fait le nombre réel n’est pas critique, parce qu’il ne peut être déterminé qu’en essayant. Une fois qu’on est dans ce mode, le nombre réel deviendra évident. Ce sera le nombre de Vrais Fans qui marche pour vous. Ma formule est peut-être décalée d’un ordre de grandeur, mais même ainsi, c’est largement moins qu’un million.

J’ai compulsé la littérature à la recherche d’une référence au nombre de Vrais Fans. Carl Steadman, co-fondateur de suck.com, avait une théorie sur les microcélébrités. D’après ses calculs, une microcélébrité était quelqu’un de célèbre pour 1500 personnes. Ainsi, ces quinze cents personnes seraient dithyrambiques à votre sujet. Comme le cite Danny O’Brien, “Une personne dans chaque ville britannique aime votre stupide BD en ligne. C’est assez pour vous entretenir en bières (ou ventes de T-shirts) toute l’année.”

D’autres qualifient ce soutien à la microcélébrité de micro-mécénat, ou mécénat distribué.

En 1999, John Kelsey est Bruce Schneier ont publié un modèle de cela dans First Monday, un journal en ligne. Ils l’ont intitulé le Protocole de l’Artiste de Rue.

En utilisant la logique d’un artiste de rue, l’écrivain va directement aux lecteurs avant que le livre soit publié; peut-être même avant encore que le livre soit écrit. L’auteur contourne l’éditeur et fait une déclaration publique de l’ordre de: “Quand j’aurai reçu 100 000 $ en dons, je sortirai le prochain roman de cette série.”

Les lecteurs peuvent aller sur le site web de l’auteur, voir combien d’argent a déjà été donné, et donner de l’argent pour la cause du roman qui doit paraître. Notons que l’auteur n’a cure de qui paye pour faire sortir le chapitre suivant; il se moque également du nombre de gens qui lisent le livre sans avoir payé pour cela. Il se préoccupe seulement que sa cagnotte de 100 000 $ soit remplie. Quand c’est le cas, il publie le livre suivant. Dans ce cas, “publier” signifie simplement “mettre à disposition”, pas “relier et distribuer par les librairies”. Le livre est mis à disposition, gratuitement, à tout le monde: ceux qui ont payé pour et ceux qui n’ont pas payé.

En 2004, l’écrivain Lawrence Watt-Evans a utilisé ce modèle pour publier son dernier roman. Il a demandé à ses Vrais Fans de payer collectivement 100 $ par mois. Quand il a eu 100 $, il a posté le chapitre suivant du roman. Le livre complet fut publié en ligne pour ses Vrais Fans, puis sur papier pour tous ses fans. Il écrit maintenant un deuxième roman de cette manière. Il se contente d’à peu près 200 Vrais Fans parce qu’il publie aussi de manière traditionnelle – avec des à-valoir d’un éditeur soutenu par des milliers de Moindres Fans. D’autres écrivains qui utilisent les fans pour soutenir directement leur travail sont Diane Duane, Sharon Lee et Steve Miller, et Don Sakers. Le concepteur de jeux Greg Stolze employa un modèle similaire de Vrais Fans pour lancer deux jeux pré-financés. Cinquante de ses Vrais Fans ont contribué au capital d’amorçage de ses coûts de développement.

Le génie du modèle du Vrai Fan est que les fans peuvent déplacer l’artiste loin des tréfonds de la longue traîne vers un degré qui dépasse ce que leur nombre laisse croire. Ils peuvent faire ceci de trois manières: en achetant plus par personne, en dépensant directement, ce qui fait que le créateur garde plus pour chaque vente, et en activant de nouveaux modèles de soutien.

Les nouveaux modèles de soutien incluent le micro-mécénat. Un autre modèle est le préfinancement des coûts de lancement. La technologie numérique permet que ce soutien de fans prenne de nombreuses formes. Fundable est un projet internet qui autorise n’importe qui à lever un montant fixé d’argent pour un projet, tout en rassurant les soutiens que le projet prendra forme. Fundable conserve l’argent jusqu’à ce que le montant complet soit collecté. Ils remboursent l’argent si le minimum n’est pas atteint.

Voici un exemple provenant du site de Fundable:

Amelia, une chanteuse soprano classique de vingt ans, a pré-vendu son premier CD avant même d’entrer dans un studio d’enregistrement. “Si je reçois 400 $ en pré-ordres, je pourrai payer le reste [des coûts de studio]”, a-t-elle raconté aux contributeurs potentiels. Le modèle tout-ou-rien de Fundable a garanti qu’aucun des clients ne perdrait d’argent si elle ratait son objectif. Amelia a vendu plus de 940 $ en albums.

Mille dollars ne garderont pas en vie même un artiste fauché pendant longtemps, mais avec une attention soutenue, un artiste zélé peut faire mieux avec ses Vrais Fans. Jill Sobule, une musicienne qui a entretenu des adeptes en quantité respectable sur de nombreuses années de tournées et d’enregistrement, se porte bien en se reposant sur ses Vrais Fans. Récemment, elle a décidé d’aller à ses fans pour financer les frais professionnels de 75000 $ dont elle avait besoin pour son nouvel album. Elle a levé presque 50000 $ pour l’instant (NdT: l’article date de mars 2008). En la soutenant directement via leur mécénat, les fans gagnent de l’intimité avec leur artiste. D’après Associated Press,

Les contributeurs peuvent choisir un niveau de promesses de don qui vont du “caillou rugueux” à 10 $, qui leur donne le droit à un téléchargement gratuit de son disque quand il sera fait, au “niveau plutonium d’armement” à 10 000 $, où elle promet: “Vous obtiendrez de venir et chanter sur mon CD. Ne vous en faites pas si vous ne savez pas chanter – nous pouvons corriger ça de notre côté.” Pour une contribution de 5000 $, Jill Sobule a dit qu’elle donnera un concert dans la maison du donateur. Les niveaux inférieurs sont plus populaires, et les donateurs peuvent y gagner des choses comme une copie avancée du CD, une mention dans le livret du CD et un T-shirt les identifiant comme “producteur exécutif junior” du CD.

Si l’on ne veut pas gagner sa vie grâce à de Vrais Fans, reste la possibilité habituelle de la pauvreté. Une étude datant de 1995 démontrait que le prix qu’on acceptait de payer pour être un artiste était important. La sociologue Ruth Towse sonda les artistes en Grande-Bretagne et détermina qu’en moyenne, ils gagnaient moins que le seuil de pauvreté.

Ce que je suggère, c’est un espace pour les créatifs entre la pauvreté et être star. Quelque part sous le royaume stratosphérique des meilleures ventes, mais plus haut que l’obscurité de la longue traîne. Je ne sais pas quel est en fait le bon nombre, mais je pense qu’un artiste zélé pourrait cultiver 1000 Vrais Fans, et par leur soutien utilisant la nouvelle technologie, gagner correctement sa vie. J’adorerais avoir des nouvelles de quelqu’un qui aurait mis le cap sur une telle voie.

Mises à jour:

Un artiste qui dépend partiellement de Vrais Fans répond en révélant ses finances: The Reality of Depending on True Fans

Je rends compte des résultats de mon enquête sur les artistes soutenus pas des Vrais Fans: The Case Against 1000 True Fans

La zillionique

(Kevin Kelly)

vo: Zillionics

Avril 2008

(NdT: Le français utilise l’échelle longue pour la dénomination des grands nombres: million, milliard, billion, billiard, trillion, trilliard, etc. En revanche, l’anglais américain utilise l’échelle courte: million, billion, trillion, etc., si bien que billion en français correspond à trillion en anglais. Le mot zillion, lui, désigne un nombre gigantesque.)

Augmenter, c’est modifier.

De grande quantités de quelque chose transforment la nature de ces quelques choses. Ou, comme l’a dit Staline, “La quantité a une qualité qui lui est propre”. L’informaticien J. Storrs Hall, dans Au-delà de l’intelligence artificielle, écrit:

À partir d’une certaine quantité de quelque chose, il est possible, et, de fait, pas inhabituel, que celle-ci ait des propriétés pas du tout manifestées dans des exemples petits et isolés. La différence [est peut-être] au moins d’un facteur d’un billion (10^12). Il n’existe pas de cas, dans notre expérience, où une différence d’un facteur d’un billion ne cause pas de différence qualitative, par opposition à quantitative. Un billion, c’est essentiellement la différence en poids entre un acarien, trop petit pour qu’on le voie et trop léger pour qu’on le sente, et un éléphant. C’est la différence entre cinquante dollars et le produit économique d’un an par la race humaine dans son ensemble. C’est la différence entre l’épaisseur d’une carte de visite et la distance d’ici à la lune.

J’appelle cette différence la zillionique.

Les rouages de la duplication, en particulier la duplication numérique, peuvent amplifier des quantités ordinaires de choses quotidiennes et les propulser dans des ordres d’abondance inconnus jusque là. Des populations peuvent partir de 10 à des nombres de l’ordre du milliard, du billion, et du zillion.

Une bibliothèque personnelle peut s’élargir de 10 livres à quelque 30 millions de livres entièrement numériques dans Google Library. Une collection musicale peut aller de 100 albums jusqu’à toute la musique du monde. Une archive personnelle peut aller d’une boîte de vieilles lettres jusqu’à un pétaoctet d’informations sur une vie entière. Une entreprise peut avoir besoin de gérer des centaines de pétaoctets d’information par année. Des scientifiques peuvent maintenant engendrer des gigaoctets de données par seconde. Le nombre de fichiers qu’un gouvernement peut avoir besoin de suivre, protéger et analyser peut atteindre dans les trillions.

La zillionique est un nouveau domaine, et notre nouvelle maison. L’échelle de tant de parties mobiles requiert de nouveaux outils, de nouvelles mathématiques, de nouveaux changements d’esprit.

Pour l’échelle: un billion de pièces d’un penny à côté d’un terrain de football américain, par le projet Megapenny

Quand on atteint les ordres de quantité du giga, péta et exa, d’étranges nouveaux pouvoirs émergent. On peut faire des choses à ces échelles qui auraient été impossibles auparavant. Un zillion de liens hypertexte donnent une information et un comportement qu’on n’attendrait jamais de cent ou mille liens. Un billion de neurones donnent une intelligence qu’un million ne donneront pas. Un zillion de points de données donneront une profondeur de vue que seuls cent mille ne donneraient jamais.

En même temps, les capacités dont on a besoin pour gérer la zillionique sont intimidantes. Dans ce domaine, les probabilités et les statistiques règnent en maître. Nos intuitions humaines ne sont pas fiables.

J’écrivais précédemment:

Nous avons appris des mathématiciens que les systèmes qui contiennent de très, très grandes quantités de parties se comportent significativement différemment des systèmes avec moins d’un million de parties. La zillionique est l’état d’abondance suprême de parties, de l’ordre de nombreux millions. L’économie des réseaux promet des zillions de parties, des zillions d’artefacts, des zillions de documents, des zillions de robots, des zillions de nœuds de réseau, des zillions de connections et des zillions de combinaisons. La zillionique est un domaine bien plus à l’aise dans la biologie – où il y a des zillions de gènes et d’organismes depuis longtemps – que dans notre récent monde manufacturé. Les systèmes vivants savent comment manier la zillionique. Nos propres méthodes pour traiter de la plénitude zillionique imiteront la biologie. (Dans Nouvelles Règles pour la Nouvelle Économie , 1998)

Le web social s’étend dans le monde de la zillionique. L’intelligence artificielle, le data mining et les réalités virtuelles, tout cela requiert la maîtrise de la zillionique. À mesure que nous amassons le nombre de choses que nous créons, en particulier celles que nous créons collectivement, nous faisons aussi passer nos médias et notre culture dans le domaine de la zillionique. Le nombre de choix que nous avons en musique, en art, en images, en mots – en n’importe quoi! – est en train d’atteindre le niveau de la zillionique.

Comment évitons-nous d’être paralysés ou tyrannisés par le choix zillionique (cf. le paradoxe du choix)? Est-ce que la zillionique est illimitée? C’est une longue traîne si longue, si large, si profonde, qu’elle redevient quelque chose d’autre, entièrement.

Augmenter, c’est modifier.